Fascias, biotenségrité, mémoire tissulaire et santé

Qu’avons nous sous la peau qui nous permet de nous adapter à chaque instant ? Qu’est-ce-qui fait la fluidité du mouvement, permet le glissement des muscles sous la peau et contre le squelette ? Qu’est-ce-qui relie chaque élément de notre corps comme un tout ? Les fascias stimulent mon imagination et me fascinent par leur beauté. Ils me permettent de penser le corps humain comme un tout.

Les fascias forment une structure multidirectionnelle, fractale, d’apparence chaotique. Un maillage de tissu conjonctif organisé de manière à pouvoir se transformer en fonction des contraintes puis revenir à son équilibre initial, à peine modifié. Ses fibres entrecroisées répartissent la charge entre chaque élément du corps humain. Elles ont la capacité de transformer une énergie externe ou contrainte extérieure en énergie interne. De produire du mouvement. Tout en consommant relativement peu d’énergie. Par exemple, le fascia compartimente les muscles, ce qui potentialise la contraction au sein d’un même groupe musculaire. On peut parler d’organisation intelligente1.

On appelle cette propriété la tenségrité ou intégrité tensionnelle ou encore, au niveau du corps, biotenségrité. C’est une notion qui appartient au champ de la géométrie tridimentionnelle et a été utilisée à l’origine en architecture pour désigner les propriétés d’une structure où s’équilibrent les forces en tension et en compression. Les rayons de la structure permettent la compression et les haubans, la mise en traction. C’est un système alliant solidité et dynamisme. Par analogie avec le corps humain, les rayons sont les os soumis aux forces de compression et les haubans sont les muscles qui s’enroulent et se déroulent continuellement.

Si on étudie le corps en mouvement, on s’aperçoit que tout bouge en même temps mais à des vitesses différentes. Ce sont les fascias et l’organisation logique des fibres en direction de la contrainte exercée qui permettent la mémoire de retour physiologique, c’est-à-dire sans lésion ou traumatisme des fibres.

Sous un angle biochimique, ce système de milliards de haubans ou fibrilles de collagène délimitant des micro vacuoles remplies de protéoglycanes formant un gel hydrophile, c’est-à-dire attirant l’eau en leur sein, est nommé système collagénique multimicrovacuolaire d’absorption dynamique2 . « Leurs fortes charges négatives facilitent le passage ionique et attirent les molécules d’eau à l’intérieur de la vacuole, expliquant leur rôle d’adaptation aux changements de volume, de résistance aux contraintes de pression, créant de l’œdème, remplissant les espaces et facilitant la charge hydrique3».

C’est-à-dire que les fascias permettent d’organiser l’eau dans l’organisme.

C’est essentiellement pour moi un modèle qui me permet d’intellectualiser mes perceptions d’ostéopathe.

Lionelle Issartel : « Le fascia unit et sépare tout, sépare et unit tout »4.

Embryologiquement, le tissu conjonctif se forme en premier puis les os, les ligaments et les cartilages, tous dérivés du tissus conjonctif se développent à partir du même feuillet, le mésoderme. On peut même imaginer que les os « flottent » au milieu des fascias. Ligaments, cartilages, os sont tous issus du mésoderme et peuvent être considérés comme produits de la densification des fascias. Michèle Tarento nomme les os des « fascias solides »5.

Les fascias forment un continuum depuis nos méninges jusqu’au bout de nos pieds. Ils s’insinuent entre chaque organe, vaisseau, nerf, de l’extérieur vers l’intérieur pour former une nappe enveloppante. Les fascias ne s’interrompent que dans la cellule. Pas de début, ni de fin entre le muscle, le tendon et l’os6.

Comment délimiter les fascias ? De la difficulté de trouver une seule définition…

Selon Wikipédia : ” Un fascia est une membrane fibro-élastique qui recouvre ou enveloppe une structure anatomique . Il est composé de tissu conjonctif très riche en fibres de collagène. Ils sont connus pour être des structures passives de transmission des contraintes générées par l’activité musculaire ou des forces extérieures au corps. Il a également été montré qu’ils sont capables de se contracter et d’avoir une influence sur la dynamique musculaire7 et que leur innervation sensitive participait à la proprioception et à la nociception8. (…) De manière plus restrictive, le terme fascia peut désigner uniquement la membrane de tissu conjonctif fibreux qui sépare les plans tégumentaires des plans profonds d’un segment du corps. Il s’agit du fascia profond ; il porte le nom de la partie du corps concernée, un exemple étant le fascia brachial » 1 .

Selon le dictionnaire médical de l’Académie de médecine 2016, le fascia est une : « Membrane conjonctive fibreuse constituée par la réunion des fascias de revêtement des muscles superficiels d’un même segment du corps et qui sépare les plans tégumentaires des plans profonds ». Et le tissu conjonctif est défini ainsi : « Tissu de liaison qui entoure, emballe et réunit les organes. Provenant du mésenchyme embryonnaire, ce tissu est formé de cellules étoilées baignant dans une substance fondamentale gélatineuse traversée de fibres. Le derme, le cartilage, le tissu osseux, le sang sont tous des tissus conjonctifs dans lesquels les cellules sont différenciées et la substance fondamentale différente. Une des propriétés essentielles des tissus conjonctifs est leur pouvoir de se substituer l’un à l’autre. »

Tissus conjonctif et fascia se confondent…

Dans cette article, je retiendrais la définition adoptée par the fascia congress de 2015 qui inclue sous le terme fascia les aponévroses, ligaments, tendons, rétinaculum, les capsules ligamentaires, les tuniques des vaisseaux et organes, l’épinèvre ( tissu entourant les faisseaux de nerfs), les méninges, le périoste, l’endomysium (tissu recouvrant chaque fibre musculaire) et toutes les fibres myofasciales.10

Le tissus conjonctif est constitué de substance fondamentale, une matrice nourricière hydrophile riche en protéoglycanes et de glycoprotéines de structure. La substance fondamentale ou milieu extra-cellulaire contient des fibres de collagène, des fibres d’élastine et des fibres de réticuline11.

Il y a différentes sortes de tissus conjonctif :

  • Le tissu conjonctif lâche qui est richement vascularisé, très plastique et élastique et joue un rôle immunitaire important.
  • Le tissu conjonctif dense qui est peu vascularisé et contient des fibres orientées ou non selon la nature du tissu.
  • Le tissu adipeux est lui aussi est un tissu conjonctif. Il est riche en cellules adipeuses et en capillaires sanguins.

On a retrouvé dans les fascias de nombreux fibroblastes qui peuvent se transformer en myofibroblastes et devenir contractiles, ce qui va à l’encontre de l’idée d’une structure passive12.

Rôle des fascias dans la douleur chronique

Les fascias ont une fonction proprioceptive : c’est-à-dire qu’ils reçoivent, analysent et transmettent une stimulation mécanique par un réseau riche de mécano-récepteurs, les corpuscules de Ruffini et de Pacini. Ces derniers actualisent la posture et participent au contrôle moteur inconscient.

Les fascias contiennent de nombreuses terminaisons nerveuses. L’enveloppe des nerfs ou épinèvre est richement inervée et contient des nocicepteurs. Lors de restriction du mouvement au sein des tissus, dans le cas par exemple d’adhérence au sein des fascias, ces nocicepteurs et mécano recepteurs sont stimulés et interviennent dans la perception de la douleur.

Les fascias contiennent aussi des récepteurs du système nerveux sympathique liés à l’activité inconsciente du corps et aux réactions de fuite, de lutte et d’inhibition et liés aussi à l’apparition de la douleur.

Pour Serge Paoletti, il s’agit d’un « maillage sensitif autonome »13 qui agirait en amont du système nerveux central dans le contrôle et l’apparition de la douleur.

On retrouve dans les fascias de la dopamine qui est un neuro transmetteur cérébral et une hormone. La dopamine engendre les sensations de plaisir et motive la personne à réaliser certaines activités. La dopamine joue un rôle dans la régulation de la production du lait, dans le régulation du sommeil, de l’humeur, de l’attention14

Rôles des fascias selon Serge Paoletti15 :

  • Rôle de soutien et de maintien de la forme anatomique nécessaire au fonctionnement biomécanique et physiologique.
  • Rôle de protection des artères, nerfs, veines, de maintien de l’intégrité des organes et d’amortisseur lors des chocs et des variations de pression16. Les fascias forment une gaine protectrice autour des vaisseaux, artères, veines et nerfs. Ils réagissent aux contraintes en se densifiant. Ils forment une enveloppe protégeant les organes, exemple du fascia périrénal graisseux entourant le rein, exemple des trois feuillets méningés dure-mère, arachnoïde et pie-mère qui protégent le cerveau lors des chocs et des variations de pression. Les fascias forment une surface de glissement visco élastique entre les différentes parties du corps humain. C’est la perte de cette capacité de glissement qui est impliquée entre autres facteurs dans l’apparition et l’entretien des douleurs chroniques.
  • Rôle de défense et de lutte contre les agents pathogènes : les fascias forment un rempart contre la dissémination de l’infection au niveau local, exemple du péritoine, rempart à la dissémination d’une infection en dehors du péritoine.
    Rôle de communication et d’échange au niveau extra-cellulaire : les fascias jouent le rôle d’interface entre les cellules, le liquide extra-cellulaire, les capillaires sanguins et lymphatiques et les terminaisons nerveuses par le biais de la substance fondamentale
  • Rôle hémodynamique : les fascias sont animés de mouvements ininterrompus et autonomes hérités du développement embryonnaire . Cette impulsion rythmique facilite la circulation sanguine de retour en agissant comme une pompe périphérique.
  • Les fascias ont la propriété de se déformer et de retrouver leur forme initiale en dispersant les chocs. Il semblerait qu’ils gardent aussi en mémoire les déformations subies en accumulant de l’énergie au niveau local 18. On peut parler ainsi de mémoire tissulaire accumulée. «  Quand le pouvoir tampon du tissus conjonctif est dépassé, à savoir lorsqu’un traumatisme ou une agression quelconque surpasse une certaine intensité, on assiste à la mise en place d’un stress local qui va plus souvent évoluer de manière muette et ce parfois, pendant des années, mais qui ultérieurement dans la majorité des cas va tendre vers un état pathologique. Ceci se fait à partir d’un mécanisme local autonome mais par l’intermédiaire du système nerveux peut très rapidement gagner une zone beaucoup plus étendue par le mécanisme de facilitation d’un segment médullaire. A son niveau, la résistance à la conduction d’une impulsion électrique a été réduite. Le segment est hautement iritable et un stimulus supplémentaire très faible à son niveau entraînera une réponse importante sans commune mesure avec l’intensité de la stimulation. Ce segment facilité va entraîner des modifications du tonus musculaire avec diminution de la mobilité du segment concerné, ainsi qu’un changement palapble dans la texture tissulaire. Rappellons que ce changement peut aussi être induit directement sans passer par l’arc médullaire, ceci par des modifications de la substance fondamentale qui vont elles-mêmes se répercuter à la superficie par l’intermédiaire des cylindres de Hine. La stimulation sympathique entraîne à son tour un changement dans la texture de la peau ainsi qu’un changement dans l’activité des glandes sudoripares. Son action va s’étendre à distance sur les organes dépendants de la zone métamérique qui à leur tour vont entrer en dysfonction sans intervention extérieure. Un segment facilité aura malheureusement tendance à s’auto-perpétuer »19.

Au delà des définitions restrictives, les fascias forment un réseau complexe de transmission de force et d’échanges biochimiques.

On assiste aujourd’hui à l’explosion des recherches sur les fascias, en particulier avec les premiers fascias research congress qui ont lieu chaque deux ans depuis 2007. Les études récentes cherchent à déterminer leur rôle dans l’apparition du cancer, de la fibromyalgie et de l’arthrite.

J’émets l’hypothèse d’une corrélation entre état de santé réel et perçu et la santé au sein des fascias. Et je me pose les questions suivantes : l’état de santé des fascias pourrait-il avoir une valeur prédictive de l’état de santé futur d’une personne ? Et de quelle manière des fascias en bonne santé contribuent aux sensations de plaisir qu’un individu est susceptible d’éprouver lors de la mise en mouvement de son corps ?

Je prône ici une vision de la santé s’appuyant sur le plaisir et l’intelligence du mouvement intégré à la vie quotidienne : marcher, sauter, danser, vivre plus souvent au sol pour s’accroupir, s’agenouiller…

Sur le site www.endovivo.com/fr , vous trouverez les images de fascias du chirurgien plasticien J.-C. Guimberteau réalisées lors d’interventions chirurgicales.

Pour aller plus loin, des recherches scientifiques vous en trouverez là :

http://www.fasciaresearch.de

http://www.fasciaresearch.com

Bruno Bordoni et Emiliano Zanier, Clinical and symptomatological reflections: the fascial system, in Journal of Multidisciplinary Healthcare 2014:7 401-411

http://www.fasciaresearch.de/wcb2006.pdf   Etude préliminaire réalisée sur 32 pièces anatomiques prélevées sur 32 cadavres humains et comparées à des pièces anatomiques prélevées sur des cadavres de rats et de souris et avec le support de the International Society ofBiomechanics (USA), the Rolf Institute of Structural Integration (USA), andthe European Rolfing Association e.V. (Germany) Schleip R, W. Klingler et F. Lehmann-Horn, « Fascia is able to contract in a smooth muscle-like manner and thereby influence musculoskeletal mechanics. », Journal of Biomechanics, vol. 39, no S488,‎ 2006

http://leonchaitow.com/2011/02/18/the-explosion-of-fascia-research/

1 « Les structures en biotenségrité consomment peu d’énergie. C’est sans doute pour cette raison qu’elles ont été retenues par les lois de l’évolution. Elles sont observables dans la nature dès la plus petite échelle de chaque élément du vivant (fossiles, cristaux…).» Michèle Tarento, Construire son corps avec l’ostéo éveil et la biotenségrité, Sully , mars 2016, p 47
2 J.C. Guimberteau, e-mémoires de l’Académie Nationale de Chirurgie, 2005, 4 (4) : 35-42 http://www.academie-chirurgie.fr/ememoires/005_2005_4_4_35x42.pdf. http://www.academie-chirurgie.fr/ememoires/005_2005_4_4_35x42.pdf p. 1
3 Idem p. 4
4 Lionelle et Marielle Issartel, L’ostéopathie exactement,  Robert Laffont, Col.Réponses Santé
5 Michèle Tarento, Construire son corps avec l’ostéo éveil et la biotenségrité, Sully , mars 2016, p 87
6 « nous pouvons affirmer une totale continuité tissulaire entre tous les acteurs d’une anatomie trop compartimentée traditionnellement » J.C. Guimberteau, e-mémoires de l’Académie Nationale de Chirurgie, 2005, 4 (4) : 35-42 http://www.academie-chirurgie.fr/ememoires/005_2005_4_4_35x42.pdf. p.2
7 Schleip R, W. Klingler et F. Lehmann-Horn, « Fascia is able to contract in a smooth muscle-like manner and thereby influence musculoskeletal mechanics. », Journal of Biomechanics, vol. 39, no S488,‎ 2006 http://www.fasciaresearch.de/wcb2006.pdf
8 Willard FH, « The thoracolumbar fascia: anatomy, function and clinical considerations. », Journal of Anatomy, vol. 6, no 221,‎ 2012, p. 507-36 (PMID 22630613)
9 https://fr.wikipedia.org/wiki/Fascia
10 http://www.fasciacongress.org/pdfs/FasciaConferenceBook_Introduction2015.pdf« At the first International Fascia Research Congress in Boston (2007), fascia was broadly define as: “… the soft tissue component of the connective tissue system that permeates the human body, forming a continuous, whole-body, three-dimensional matrix of structural support. It interpenetrates and surrounds all organs, muscles, bones, and nerve fibres, creating a unique environment for body systems functioning. The scope of our definition of and interest in fascia extends to all fibrous connective tissues, including aponeuroses, ligaments, tendons, retinaculae, joint capsules, organ and vessel tunics, the epineurium, the meninges, the periosteal, and all the endomysial and intermuscular fibres of the myofasciae.” (Findley and Schleip, 2007)
11 Serge Paoletti, Les fascias, Rôle des tissus dans la mécanique humaine, Sully, 2009, p. 144
12 Schleip R, W. Klingler et F. Lehmann-Horn, « Fascia is able to contract in a smooth muscle-like manner and thereby influence musculoskeletal mechanics. », Journal of Biomechanics, vol. 39, no S488,‎ 2006 http://www.fasciaresearch.de/wcb2006.pdf
13Serge Paoletti, Les fascias, Rôle des tissus dans la mécanique humaine, Sully, 2009, p. 186
14 À ce sujet voir l’excellent site Le cerveau a tous les niveaux! http://lecerveau.mcgill.ca
15 Le paragraphe qui suit est une libre interprétation d’un chapitre du livre de Serge Paoletti, les fascias, Rôle des tissus dans la mécanique humaine, Sully, 2009, p.161 et suivantes.
16Idem, p. 178
17Idem, p.166
18Idem, p.178
19Idem, p. 178 et 179

Elise Rayé

 

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